Points de rencontre entre l’art, le design et le cadre plus large de la vie ; qu’elles invitent le public à participer ou non, les performances artistiques constituent des échappées hors du temps et de la réalité quotidienne. Elles permettent par cette prise de distance de soulever des questionnements sur nos actions et nos intéractions en offrant deux cadres de réflexion : celui établi par le contenu-même de la performance mais aussi celui de la place inédite de cette performance dans notre quotidien. C’est cette double réflexion que je veux exposer ici. Pour l’expérience architecturale de spiral jetty1 organisée par The Other Theater, nous étions une vingtaine de personnes inscrites à chacune des trois représentations les 4 et 5 avril. Le participant était amené à vivre une expérience architecturale inspirée des écrits de Robert Smithson, artiste phare du Land Art dont l’oeuvre la plus connue reste Spiral Jetty, cette jetée artificielle qui s’inscrit dans le paysage du Great Salt Lake en Utah depuis sa construction en 1970. De l’expérience, les informations données lors de l’inscription ne renseignent que sur ses modalités : le participant sera muni d’un i-pod qui lui dictera des actions qu’il sera libre de faire ou non, la performance se déroulera dans un espace intérieur, celui du centre chorégraphique de Montréal et le participant lègue son droit à l’image pour les archives de l’événement. La référence smithsonienne donne toutefois quelques indices sur le contenu de cette performance dont nous serons les pantins consentants : on peut s’attendre à une réflexion sur le construit et l’artificiel versus le naturel. Lorsque nous arrivons à l’heure du rendez-vous, la faune présente est presque trop typique. De la même manière que tous les architectes s’habillent en noir, il y a comme un costume du participant aux expériences artistiques que nous avons tous revêtu pour l’occasion. En miroir, nous nous regardons vivre cette expérience. En rang par deux et munis de nos écouteurs blancs, nous voilà foule hétéroclite et unifiée à la fois, prête à entamer la performance. L’un après l’autre, les i-pods sont mis en marche et débute notre expérience. Suivant les directives d’une voix lointaine et chaleureuse, nous entrons progressivement dans l’espace vide de ce qui doit être une salle de danse. Un corps est dessiné au sol à l’aide de tape blanc, sommes-nous sur les lieux d’un crime? Des panneaux de chantier ponctuent l’unique mur sans fenêtre. Des gradins lui font face. L’espace est grand, petit, large, haut, gris et lumineux. Nous en prenons possession en distinguant chacun de ses composants. Dans ce ballet silencieux, chacun semble absorbé dans ses actions. Des automates gracieux et élégants. Nous ne prenons conscience des autres que lorsque nous sommes amenés à rejoindre un repère dans l’espace. Nos lignes d’actions se superposent les unes aux autres mais sont indépendantes. Est-ce parce que nous sommes filmés ou bien parce que tout le monde semble jouer le jeu, mais nos mouvements prennent une nouvelle vitesse. Une expression silencieuse, introspective se lit sur nos visages. Quand nous sentons les gestes d’un autre participant, nous intéragissons avec lui comme dans un autre temps, une autre dimension. Entre les directives proposées par la voix, des extraits de discours ou d’essais philosophiques sur des thèmes variés allant de la vieillesse aux bulles de savon en passant par la fragilité des insectes qui ne vivent qu’un jour. Des amorces de réflexion qui nous sont offertes alors que nous arpentons l’espace. Lentement, nous sommes amenés à venir regarder par la fenêtre. Nous vivons la réflexion mais nous la jouons aussi. Les i-pods dirigent une chorégraphie silencieuse et forment une masse autour de la fenêtre. Là, nous restons tous quelques instants, quelques minutes, le temps est suspendu comme dans un rêve. À l’extérieur, il y a ce que nous y projetons avec pour toile de fond ces rues et immeubles bien réels. Et dans un appartement bien réel, face à la fenêtre à laquelle nous sommes une petite dizaine à être agglutinés pendant que d’autres parcourent encore l’espace de la salle de danse ; dans cet appartement, à la fenêtre, il y a cet homme. Il est probablement chez lui, dans sa cuisine, son salon, il pleut, il est resté chez lui. Il nous voit et ne peut s’empêcher de nous faire signe. Il rit. Depuis sa fenêtre nous avons certainement l’air d’un groupe comique de fanatiques, surtout lorsqu’il entrevoit un des participants qui courrent en rond derrière notre groupe mélancolique compressé près de la fenêtre. Cette intéraction imprévue provoque un malaise, ou tout du moins elle perturbe cet état dans lequel nous sommes projetés depuis le début de l’expérience, cette barrière que nous avons créée avec notre jeu élégant de mouvements lents et qui nous protège du bruit extérieur, cette barrière est comme rompue par cette irruption. Je cesse dès lors de vivre l’expérience comme je l’avais entamée, il y a désormais deux temps : celui de l’expérience spatiale que je suis venue vivre et celui de la réalité à l’extérieur de cet espace. Je jongle entre ces deux positions. La situation que me propose The Other Theater me plonge dans une introspection mais je ne peux pas m’empêcher de soulever ce malaise, ces doutes, ces questionnements qu’amène la rencontre avec cet homme qui, depuis sa fenêtre, rit de nous. Comment, dans cette expérience très personnelle et qui s’adresse à mon sentiment intime de l’espace, comment puis-je être si étrangère à cet individu? Si je veux créer et participer à des expériences de ce genre, c’est parce que dans les dispositifs qu’elles offrent, elles permettent de revenir à un sentiment d’origine. En expérimentant l’espace, j’y suis confrontée en tant que personne. Cela en devient une expérience presque ontologique et en ce sens elle est accessible à n’importe qui. Comment se crée alors cette distance avec cet homme qui rit de moi? Comment par l’image que notre groupe de personnes agglutinéés à la fenêtre, nous rejetons les personnes agissant à l’extérieur de la performance? Pourquoi crée-t-on par notre apparence, notre jeu, un rempart contre les personnes étrangères à ces formes d’expression artistique? Une telle expérience ne devrait-elle pas être ouverte au maximum de gens? N’est-ce qu’une utopie que de vouloir faire partager cette réflexion sur l’espace? Peut-être vaut-il mieux, par défaut, ne l’ouvrir qu’aux personnes ayant déjà des clés d’accès aux pratiques et théories artistiques. Si elles concernent ici les formes performatives de l’art, ces questions ne sont pas pour autant spécifiques à cette forme d’expression. On retrouve ces mêmes problématiques dans la réception de l’art contemporain et actuel : Combien de personnes s’interdisent de plonger dans la couleur d’un Rothko pensant qu’il y a nécessairement une histoire dont ils doivent retrouver le fil? Faut-il avoir une connaissance des problématiques de l’art pour comprendre qu’une oeuvre peut finalement être perçue de manière directe et sensorielle? Il semblerait qu’une connaissance minimum de l’histoire de l’art dédramatise la compréhension d’une oeuvre comme une clé d’accès pour une expérience finalement très simple. Un détour. 


Nuage Vert from HeHe on Vimeo.
Le nuage vert de HeHe (Helen Evans et Heiko Hansen) est une installation environnementale qui projette une ombre vert fluo sur un nuage de fumée rejeté par un incinérateur. Avec à une camera thermique reliée à un laser, la projection ne fait pas qu'utiliser la fumée comme support mais elle vient révéler ce nuage. Un projet intéressant parce qu'au-delà de son efficacité visuelle, il engage de nombreuses questions esthétiques, environnementales et politiques.
Vous retrouverez toute l'histoire du nuage vert ici ou comment le projet a remporté un franc succès lors de sa réalisation lors du festival Ars Electronica en Finlande mais reste encore avorté à la mairie de Saint-Ouen.
Ce qui m'intéresse ici, au-delà de la frivolité de la mairie de Saint-Ouen à accueillir un tel projet (quoique, voyez, j'aime tout de même enfoncer le clou), c'est l'ambiguïté de ce nuage vert. Cette installation désigne la fumée en même temps qu'elle offre un spectacle aux habitants de la ville. Elle ne dénonce pas en soi, il n'y pas de discours arrêté sur l'émission de ces incinérateurs, mais en désignant elle propose au public de se faire sa propre interprétation. Lors de sa présentation à Helsinki, les habitants étaient invités à débrancher leurs appareils électriques, ceci ayant pour conséquence de faire grandir le nuage. Oui, oui, grandir parce qu'il y a plus d'énergie disponible pour que l'incinérateur fonctionne. Lors de cette action, les habitants n'ont donc pas participer à une réduction immédiate de la consommation énergie puisque la leur s'est vue compenser par l'action de l'incinérateur mais ils ont été sensibles à la matérialisation de l'énergie. Celle-ci permet, par la couleur, d'objectiver cette donnée souvent impalpable et à plus long terme de conscientiser la population.




Dans le cadre du festival Mutek à Montréal, ATOM de Robert Henke & Christopher Bauder Au théâtre Maisonneuve les 29 et 30 mai 2009
Les spectateurs s'installent et encerclent l'installation sur la scène-même du théâtre Maisonneuve.
64 ballons blancs gonflés à l'hélium sont organisés dans un carré de huit ballons de côté. Lorsqu'on pénètre dans la salle obscure, une douzaine de spots rouges au plafond constitue l'unique éclairage. Et un ballon s'allume, puis deux, puis tous se mettent à littéralement clignoter sur la trame de fond électronique des djs Robert Henke et Christopher Bauder. Tous reliés à un petit moteur qui enroule et déroule leurs fils, et les allume et fait clignoter, les ballons montent et descendent dans l'espace aux proportions d'un cube. Les figures jouent sur le rythme et la déconstruction d'un cube dans un feu d'artifices à l'hélium. Tantôt dispersés dans une foule de ballons, puis assemblés en différents pans et lignes dans une chorégraphie rythmée, les ballons s'affranchissent des lois de la gravité et définissent un nouvel espace en hauteur.

Cet article est publié en lien avec l'exposition Science versus Fiction à Bétonsalon
Depuis les années 60, l’architecte hongrois Yona Friedman élabore le concept de villes spatiales. Dans la même veine que les expérimentations conceptuelles d’Archigram, ses villes spatiales offrent une structure sur laquelle viennent se raccrocher des cellules d’habitat mobiles. L’infrastructure qui fournit les fluides et sur laquelle se rattachent des voies de circulation devient ainsi la base sédentaire d’un mode de vie nomade.
Avec son bureau qui ressemble à une étagère où tout s’empile en zones organisées, l’appartement parisien de Friedman reflète son concept de ville spatiale. Si l’organisation de son mode de vie reflète ses concepts architecturaux, les moyens auxquels il a recours pour la conception de ses nouveaux projets en disent encore long sur sa pensée architectuale.

Entre réalité et fiction, Yona Friedman utilise des photographies sur lesquels il vient redessiner. Ces photographies d’environnements existants sont la base sur laquelle il vient ajouter un possible. Coexistent alors réalité et fiction comme si la réalité engendrait elle-même sa propre fiction. Les photomontages de Friedman deviennent des extensions de la réalité et les projets qu’ils soient par la suite réalisés ou non deviennent des réalités possibles. De là découle nécessairement un autre regard sur l’architecture construite : elle reste une proposition. C’est une interaction plus forte avec le public qui reçoit toujours cette proposition architecturale sans la prendre pour acquise.
Les photomontages de Friedman ne sont donc pas un moyen plus ou moins efficace qu’un autre pour exprimer un projet car ils disent bien plus que cela. S’ils font partie intégrante de sa pratique architecturale, ils sont également inhérents à sa conception-même de l’architecture.
Cette analyse des outils utilisés par les architectes pour concevoir leurs projets a fait l’objet d’une exposition à l’Architekturzentrum de Vienne en 2008. La commissaire Elke Krasny qui avait alors présenté les environnements et méthodes de travail d’une vingtaine d’architectes internationaux parmi lesquels on comptait Alvar Aalto, Diller et Scofidio ou encore Steven Holl est invitée par le Centre de design de Montréal pour continuer ses recherches auprès des architectes canadiens (Moshe Safdie, Atelier In Situ…). Le fruit de cette enquête ainsi qu’une partie de la précédente exposition seront présentés au printemps prochain à Montréal.

"Un grésillement, un bourdonnement, une agression. La catastrophe c'est cette panique qui s'empare de nous face aux médias. Une angoisse latente et permanente. À travers une forêt de casques munis d'écouteurs et haut-parleurs, le visiteur s'immerge dans cette expérience cacophonique qui révèle son double rôle d'acteur et de victime."
Parce que l'emballement médiatique est plus souvent représenté visuellement, j'ai pensé qu'en tentant de l'exprimer par le son et non par l'image, mon propos serait plus efficace car moins redondant. Dans un objet ambigu, le casque aérien fait de mousse blanche auquel sont rattachés des hauts-parleurs noirs tournés vers l'extérieur, j'ai cristallisé le double rôle du téléspectateur à la fois acteur de la cacophonie orchestrée par les médias mais aussi victime.
Le but de ce dispositif d'interaction est d'offrir une expérience différente. Le public est trop habitué au discours critique sur les images choquantes et traumatisantes que propagent les médias : il n'est plus critique lui-même et ne fait que ressasser des discours maintes fois entendus. En le confrontant à la pollution sonore arrachée à son contexte, il peut alors prendre conscience de cette accumulation de nouvelles terrifiantes qu'il subit. Aucun discours n'est associé à ce projet, je suis designer et non critique spécialisée sur les médias. Il est seulement question d'amplifier un constat, celui de la pollution sonore, pour créer une expérience singulière qui amènera ou non le visiteur a faire ses propres choix.
Les casques peuvent être adaptés à deux contextes. Dans le cadre d'une exposition en galerie, ils sont suspendus dans une forêt de casques et attendent qu'un visiteur vienne en porter un. Dès lors qu'il s'en saisit, les enregistrements se mettent en route : le premier est intérieur, c'est un son "silencieux" venu des abysses, un son de vide, un bruit blanc. Le deuxième est extérieur, le visiteur qui porte le casque ne peut pas l'entendre puisque les hauts-parleurs émettent vers l'extérieur. L'enregistrement est une accumulation crescendo de nouvelles catastrophiques. Chaque casque possède son propre enregistrement, la cacophonie naissant lorsque plusieurs casques sont portés.
Le deuxième contexte est celui du flashmob dans lequel une foule d'individus munis des casques envahit un point donné dans la ville créant ainsi un nuage cacophonique.
Le casque porte en lui cette contradiction, il isole tout en devenant source de nuisance. Pour se protéger du bruit, le participant est amené à porter un casque et ainsi participer lui aussi à la cacophonie.


























Retour sur la Monumenta d’Anselm Kiefer
Ou les traces d’une exposition sur ma carte-mémoire
Or dans cette photo, la perspective en contre-plongée est trop légère, elle ne rend pas compte des dimensions. La bibliothèque devient objet et perd ainsi son caractère monumental. Ce sentiment de grandeur qui vous force à vous tenir debout, à apprécier vos propres dimensions.
Les bruits ainsi que les ombres contribuent à la théâtralisation de l’œuvre qui ne prend son sens qu’en mouvement. Entraîné par les chaînes, l’autoportrait de Tinguely se tourne de chaque côté. Il se débat presque si bien qu’on ne sait plus tellement si c’est lui qui fait marcher la machine ou si c’est elle qui l’anime.
Tinguely a passé toute sa vie à bricoler des machines, animé par le mouvement. Lui qui aimait tirer les ficelles se représente à la fin de sa vie en marionnette.
photos personnelles

Le dessin est donc présenté comme une expérience, quelque chose à vivre dans une durée.
Si quelques œuvres, comme les dessins à la colle de Rainier Lericolais ou les phone drawings de Jonothan Borofsky, si ces œuvres-là appartiennent sans aucun doute au champ large du dessin contemporain, certaines se voient attribuer un sens supplémentaire en se frottant au champ du dessin.
C’est le cas de la performance de Tanaka how to draw a line on the road.
Des briques de lait dont disposées de manière linéaire et à intervalles réguliers sur une route. Une voiture passe et dessine une ligne blanche en écrasant une à une les briques de lait. La performance est restituée par deux vecteurs : la vidéo (on est alors bien face à un paysage, la ligne blanche fuyante sur la route intervient comme une oblique qui dynamise la composition de cadre) et la photo (les photos présentent la ligne blanche cadrée à l’horizontale, donc l’après-performance, nous est alors donné à voir un remake du zip barnettnewmanien version demi-écrémé). Les couleurs, les cadrages, tout relève ici d’un souci esthétique qui ne fait que mettre en valeur le geste, la performance, véritable évolution du dessin loin du crayon et de la feuille blanche.
Une autre œuvre qui si elle parle de dessin s’inscrit elle aussi dans la durée : en suivant la main droite de marylin monroe dans the misfits de Pierre Bismuth. Et pour cause, il passe par le cinéma, l’image-mouvement pour réaliser son image. Cette empreinte blanche sur noir, cette trace lumineuse, c’est l'enregistrement des mouvements de la main de Marylin Monroe dans the misfits.
Grouillement désordonné. Contraste noir/blanc. Ce sont bien les mouvements de Marylin qui sont à l’origine de ce gribouillis mais nulle trace du glamour de la Monroe.
L’image que produisent ces œuvres de Bismuth ressemble de beaucoup aux radiographies de pensée de la graphiste-typographe, Catherine Zasks. Avec ses gribouillis, elle crée un espace, une sorte de pelote qui ondulerait sur elle-même. Sont donc alors présents dans un même gribouillis, l’espace et le temps. Le dessin devient alors mouvant et totalement autonome. On n’est finalement pas très loin du stream of consciousness de W. James.
Zasks adopte la même présentation que Bismuth quant à ses radiographies de pensée : de grands caissons lumineux qui font ainsi apparaître la trace comme un négatif.
« Si le corps peut produire une trace, pourquoi pas la pensée ? » Zasks.
Tanaka et Bismuth, images provenant du site de la Fondation d'Entreprise Ricard, Zasks, image provenant du site pixelcreation

Soulages au Nouveau Musée Fabre
à Montpellier
Je suis entrée dans l’un des plus beaux musées d’Europe. (spéciale dédicace à MC Georges Frêche, ouais gros)
Après 4 ans de fermeture pour cause de travaux de rénovation, le Musée Fabre de Montpellier rouvre ses portes. Majoritairement peinture et un peu sculpture, les œuvres présentées vont de la Renaissance à nos jours. L’exposition permanente s’organise autour de moments forts dus aux diverses donations ; il y a bien sûr une importante collection de peinture de Fabre lui-même, une salle Cabanel, de nombreux portraits d’Alfred Bruyas par Courbet et ses confrères (donation Bruyas) et un nombre important de peintures de Soulages, ce dernier étant très attaché à la ville de Montpellier. Si l’on s’attache à une présentation chronologique, on peut regretter de nombreux absents mais cette attitude va à l’encontre de l’acceptation de l’identité du Musée Fabre. Le Musée Fabre donc, avec ses partis pris, et non pas un musée de plus qui aurait élu domicile au hasard à Montpellier.
Je ne sais pas vraiment comment on a réussi à se perdre dans le musée. Enfin à se perdre, non, mais à perdre le fil chronologique. C’est souvent le cas quand on a une distribution des pièces qui offre trop de choix à la poursuite de la visite. Des pièces en enfilades s’ouvrent sur le couloir, mais il y a aussi des demi-niveaux « on l’a déjà faite cette salle-là ? ».
Bref, avec quand même quelques repères en tête (les Soulages, c’est en haut), j’emprunte un petit escalier coincé entre le mur surface de verre et un autre mur. Arrivée en haut, je contourne le mur et l’espace aéré de la pièce se donne à voir.
Ca y est, les Soulages. Grands, très très grands. J’ai l’impression qu’avec mon petit escalier, je n’ai pas été bien préparée à les voir. Un petit banc, je m’assieds. Ce que j’attendais, ce que je voulais ressentir devant ces Soulages, c’est là mais c’est tellement loin, je l’aperçois seulement sans vraiment pouvoir l’atteindre. Je me concentre mais l’émotion ne me semble être qu’un résidu de ce que j’ai déjà pu éprouver devant un Soulages. Et ceux-ci sont tellement grands. Pas vraiment de fluidité, ni d’hypnose. Ma rencontre est manquée. Parcours à l’envers.
On quitte la salle pour retrouver d’autres Soulages, plus petits, et d’autres encore. 32 Soulages au Musée Fabre. Dans les derniers, il me semble que l’émotion se rapproche et non pas parce que j’ai déjà pu voir d’autres Soulages mais parce que leur format est plus accessible. Je sais me placer devant eux, la salle n’a pas de dimensions démesurées, les tableaux sont à échelle humaine.
Si je savais déjà que la perception d’une œuvre dépendait énormément de sa présentation, j’étais moins consciente du parcours qui pouvait nous amener à percevoir une œuvre. Le parcours à l’envers que j’ai fait m’a fait manquer ma rencontre avec les grands Soulages, je n’étais pas préparée à cet espace qui s’est livré à moi sans suspense de but en blanc. Les grands Soulages, c’était trop. Je m’imagine faire le parcours à l’endroit et l’évolution fluide qui m’amènerait à cette dernière et grande salle, et là, émerveillement de l’espace, des œuvres. La prochaine fois.
Puis redescendre donc par l’escalier principal.
La Fondation Tàpies, à Barcelone, c’était à ne surtout pas manquer. Il fallait absolument y aller, coûte que coûte, vaille que vaille.
Un coup d’œil sur le guide des expos temporaires : Tàpies’posters and the public sphere ou si vous préférez : els cartells de tapiès i l’esfera pùblica. Mouais. Des posters, quoi. Déçue, déçue… M’enfin il y aura toujours la collection permanente pour encore constater du pouvoir fascinant des « murs » de Tàpies. C’est donc avec un peu de réticence que j’entre dans la fondation Tàpies, réticence parfaitement dissimulée, cela va sans dire sans quoi j’aurais pu me retrouver à faire l’expo en solo…
Les œuvres de la collection permanente se comptent sur le bout des doigts, 2-3 beaux grands murs, des sculptures et des peintures surréalistes très empreintes de l’influence de Miro. L’équilibre est de rigueur. Maintenant, allons voir les posters… D’ailleurs, plutôt que posters je préfèrerais affiches parce que « posters » a ceci de plat parce que trop lié à l’industrie commerciale quand « affiches » est plus vindicatif. La matière que j’aime dans les murs de Tàpies, je la retrouve ici dans l’épaisseur de ses traits, dans la vitesse de ses gestes enregistrés dans la peinture, dans les nuances colorées. Même dans les affiches les plus minimalistes, la couleur du papier est pensée, le papier perd donc sa neutralité et accède au statut d’objet et c’est là aussi qu’on peut voir le pont avec ses grandes peintures.
On n’est pas encore dans l’art graphique comme pure expression de l’artiste. L’affiche dit quelque chose, elle signifie et livre
un message.
Comme c’est suggéré dans le titre de l’expo, deux types d’affiches sont présentées : Celles annonçant les nombreuses expositions personnelles de Tàpies et les affiches commandées dans le cadre de campagnes sociales. Dans les premières, sont donc confrontées les œuvres de Tàpies aux informations relatives à l’exposition. S’opère alors un dialogue entre les deux et dans lequel ladite œuvre reproduite n’intervient pas seulement comme une illustration. Pour comprendre la spécificité de ces affiches, pensez à n’importe quelle autre affiche annonçant une exposition monographique : l’image, que ce soit une reproduction d’œuvre, ou bien un mix d’œuvres est souvent conçue comme le fond de l’affiche, le support en quelque sorte et les mots, l’information vient se surajouter dans un parfait copier-coller. Il y a donc deux temps dans l’affiche : l’œuvre finie (image) et le regard sur l’œuvre (texte). Cette information sur l’affiche oriente par son message le visiteur.
Dans les affiches de Tàpies, l’image, c’est l’affiche toute entière, elle n’est pas seulement fond. On ne retrouve pas l’arrêt du temps que constitue le copier-coller « image puis information ». L’information qui intervient dans les affiches de Tàpies est dans la continuité de ses œuvres. Les œuvres de Tàpies sont ouvertes et il conserve cette ouverture lorsqu’il réalise ses affiches. Le texte informatif ne vient pas combler un vide sur le papier, il joue avec l’image pré-existante pour créer une nouvelle image.
Le fait que nombre des expositions soient présentées dans des galeries facilite ce dialogue plus immédiat. Le rapport que Tàpies entretient avec l’empreinte, la trace aussi bien dans ses larges gestes picturaux que dans ses mot griffonés se trouve enrichit de cette confrontation typographique que permet l’affiche.
Dans certaines affiches commandées par des organismes sociaux, il arrive même que les seuls mots de l’affiche soient écrits de la main de Tàpies. Aucun texte tapé à la machine ne vient compléter l’affiche. La force contenue dans ces œuvres va au-delà de la lisibilité, elle dit. Sans sous-titre, sans légende.
Dans ces affiches-là, c’est la capacité de Tàpies d’aller à l’essentiel qui est convoquée, ses gestes se font signes.
photos issues du catalogue

Mathew Barney, lui aussi a été bodybuilder. Et son passé de culturiste donne quelques clés pour comprendre l’esthétique si particulière et dérangeante de ses œuvres. Mathew Barney, Martial Cherrier, body builders et plasticiens. Mais oui, normal. Référence au body art et même à l’art charnel d’Orlan parce que Cherrier passe lui aussi par la chirurgie esthétique, étape ultime de la gonflette. Martial Cherrier, donc, reflet de notre société actuelle qui prône le culte du corps. Tout s’enchaîne, c’est si logique.
M’enfin, non. Il y a quelque chose de nouveau chez Cherrier qui m’intrigue, quelque chose qui va au-delà de l’ambiguïté sexuelle de Barney, qui me semble plus frais et pas seulement parce que les moyens plastiques mis en œuvre sont plus sobres. Et puis non, on est loin d’Orlan, mamie ringarde aux pommettes frontales en bombe à eau.De ce que l’on peut voir dans cette petite exposition consacrée à Cherrier à la MEP, je passe donc rapidement sur les premières vidéos : injection de drogue dans d’énormes biceps, pilules tutti frutti pour devenir musclor s’enchaînent dans un montage accéléré. Et là je veux bien y voir une référence au body art. Sculpter son corps, devenir sculpture, le corps scientifique… voilà le discours, passons.
Au fond, dans la petite salle après la cafeteria, elles sont là, ces boîtes dans lesquelles Cherrier a épinglé des photos de lui superposées sur des ailes de papillons. Cherrier est musculeux et huilés, il prend la pose, les papillons sont grands et colorés, le tout est présenté à hauteur d’yeux comme dans un museum d’histoire naturelle. Il y a d’emblée quelque chose qui m’attire dans la petitesse qu’a ce corps certes fort, bronzé et huilé, quelque chose de ridicule. Un humour léger, presque, presque de la poésie. A ne pas manquer ce montage photo : vous connaissez bien ces poses qui visent à faire ressortir la musculature : les muscles des bars contractés au-devant du buste, les poings serrés et les pectoraux qui clignotent par tant de tension puis les bras les bras levés, coudes repliés les poings derrière la tête ; ces deux poses épinglées avec des ailes de papillon s’enchaînent et miment ainsi l’envol du papillon.
Comment plastiquement associer deux pratiques ringardes : le culturisme et la papillonophilie (quel est le mot exact?) pour donner un sens nouveau ?
Il y a bien sûr cette idée de la métamorphose qui va au-delà de l’opposition que l’on pourrait faire entre la fragilité du papillon et la force gonflée du bodybuilder.
Là où Barney me fait peur parce que c’est simplement trop, Cherrier m’intrigue parce qu’il semble vivre sur la même planète que moi, que j’aime sa manière de penser. Champion de France de bodybuilding en 1997, c’est la date la plus récente qui nous est donnée concernant son activité culturiste. Est-ce qu’il l’est toujours ? A-t-il toujours été plasticien et bodybuilder ? Cette pensée m’intrigue alors que dans un autre cas, elle aurait tout aussi bien pu me dégoûter. Le bodybuilding est une pratique bien éloignée du monde intellectuel de l’art et Cherrier ne semble pas avoir choisi cette activité par provocation intellectuelle. Il ne vit pas en spectateur de son corps, sculpture artistique, il l’est. Martial Cherrier, ce n’est pas du vent et ce n’est pas non plus un fou.
photos provenant du site de la mep

5 milliards d'années
Une seconde une année
De septembre à décembre 2006
Au Palais de Tokyo
Aller au palais de tokyo un dimanche après-midi.
Arriver juste au moment où l’on remballe l’atelier tok-tok. Les enfants courent encore partout.
Arrêter de se la péter genre moi, tu sais l’art contemporain, ça me connaît, et juste kiffer.
Parcourir l’exposition en rebondissant d’une œuvre à une autre, comme toujours happée par la suivante. Prendre tout au premier degré parce que des fois, il faut que l’esprit se repose. Inutile de culpabiliser pour avoir trop souvent zapper devant les frères Bogdanov. Se dire qu’après tout, je n’ai pas envie de réviser les théories sur le big bang avant d’aller voir une expo.
5 milliards d’années, oui, mais aussi peut-être seulement moi (nous), là, maintenant, ici.
Un Michel Blazy très chevelu et très jaune nous accueille. On aimerait s’y glisser comme dans un lavauto. Une sorte de peluche géante sur pattes.
Un peu plus loin, dans une salle sombre clignotante à cause d’une de ses œuvres trop conceptuelles pour ma visite premier degré, un petit chimpanzé. Le même que chez Omo. Debout, les bras en avant dans une position entre le somnambulisme et le darwinisme, il est terriblement intrigant. J’ai dit Darwinisme ? Non, non, restons premier degré.
Un souffle malade se fait entendre. Inspiration-expiration. Court, presque haletant et terriblement angoissant. Ceci ajouté à une lumière violette qui s’allume et s’éteint au rythme du-dit souffle. Soudain, plus rien. J’attends. Soudain, un petit gars pas plus haut que notre omo darwinien lâche un cri perçant comme seul ceux qui ont en dessous de 8 ans peuvent le faire (c’est un âge approximatif que je donne là, hein, ne vous en faîtes pas si votre enfant ne correspond pas à cette statistique). Et là, le souffle se remet en marche. Mais oui, c’est écrit, là, hurlez aussi fort que vous pouvez. Impossible de sortir un son de ma bouche, j’ai 2 fois et demie 8 ans. Je reste alors spectatrice et auditrice amusée de ces deux gamins qui hurlent gaiement chacun leur tour.
Et heureusement qu’ils sont là, un peu plus loin, ils participent encore à l’œuvre. Un autre petit bonhomme est face au mur, mais cette fois-ci, c’est un faux, une sculpture si vous préférez. Nos deux vrais petits garçons titillent le faux, lui tapent sur l’épaule. Certains visiteurs, de loin, les trouvent bien dissipés, non, vraiment, il faut tenir son gosse quand on va au musée. Bam bam bam bam. Un des trois enfants vient de se taper la tête contre le mur, bien fort. Vous en faîtes pas, c’était le faux, la sculpture (j’espère que vous suivez). Comme ça, de temps en temps, le mécanisme se met donc en marche et fait peur à tous les visiteurs bienveillants.
On en arrive à mon œuvre préférée. C’est une installation dans une petite salle. Elle s’appelle flying tape. 8 ventilateurs sont regroupés au centre et renvoient de l’air au quatre coin de la pièce. Une fine bande de film se balance, ondule sur le souffle des ventilateurs. La bande est nouée de manière à former un cercle. Elle ne tombe jamais, elle danse et circonscrit un espace d’air dans lequel on entre et on sort avec légèreté. Si vous achetez le nouveau magazine Palais, vous y trouverez un article qui traite de flying tape de manière scientifique. Une œuvre est toujours plus forte lorsqu’elle possède différents niveaux de lecture. Oubliant un peu mon premier degré de rigueur, j’ai choisi une interprétation poétique de flying tape.
Rester un moment, sourire niaisement, parce que si on ne peut plus hurler, on peut encore sourire niaisement. Esquisser quelques pas de danses maladroits se voulant des plus légers. Oui, voilà.
L'agrume
Valérie Mréjen
Editions Allia

Histoire d’une petite addiction.
Il y a ces livres qui ne sont que des objets, qu’on ne lit que pour mieux posséder l’objet en question. La lecture prolonge l’acte d’achat.
La lecture se fait dans le lieu et le temps présents, le design de couverture est si fort qu’il devient opaque et ne permet pas d’aller au-delà de l’objet-livre, de s'engouffrer dans l'histoire. L’histoire n’est pas un au-delà spatio-temporel, c’est une justification de l’objet-livre.
J’ai lu un livre à la couverture fluo. Rose ou orange, je ne sais pas vraiment, elle était surtout fluo. Avec pour titre l’agrume, j’ai même cru un moment qu’il reniflait l’orange mais en fait, non, il sentait juste le livre.
Ces petits livres dont le profil est si ridiculement maigre, ces livres qui n’auront aucun intérêt à venir s'écraser dans la bibliothèque, ces petits livres que je voudrais répartir sur un panneau, comme ça jetés au hasard mais quand même de face.
Ces petits livres si courts qu’on n'a pas le temps d’oublier cette couleur fluo de la couverture. Refermer le livre et se dire « l’agrume », agrume avec sa matière de mot si particulière. Agrume qui intègre alors cette petite liste de mots préférés...
La Fabrica, les yeux ouverts
du 6 octobre au 13 novembre 2006
Au Centre Pompidou

Vue du dessus, l’exposition semble être organisée en un joyeux bordel, caractéristique d’une émulsion artistique, d’une énergie créatrice. Vue de l’intérieur, idem. Pourquoi ? Parce que les projets partent dans tous les sens, de la communication visuelle à l’humanitaire en passant par la vidéo, parce que les modes de présentation différent les uns des autres et créent ainsi des rebondissements tant dans la découverte de chaque projet par le visiteur que par la dynamique qui se crée de par leur présentation différente.
Et ce qui fait la force de la Fabrica, c’est justement cette énergie. Tous les projets mis bout à bout donnent un éventail des possibilités mais ne recherchent pas le regard critique. C’est un laboratoire d’idées. La Fabrica s’adresse au citoyen lambda. Elle ne vise pas un discours trop intellectuel ou inaccessible.
Les rebondissements permettent de ne pas trop s’appesantir sur chaque projet et d’aller d’émerveillement en émerveillement.
Oui, la Fabrica s’engage pour des causes justes mais vous irez voir l’exposition pour vous amuser.
Et peut-être que comme moi, vous vous rendrez compte en remontant les escaliers, de leur côté rouge bien sûr, que c’était de là que venait cette petite musique. Monter, redescendre puis remonter les escaliers qui se sont transformés en xylophone géant. Et tout ça, sous les yeux de quelques visiteurs qui jettent un dernier coup d’œil au grand terrain de jeux que représente l’expo, « tiens, elle a compris ».
Une fois de plus, il faut bien que je modère mon enthousiasme car je sens bien que la Fabrica est une de ces expositions qui ne plaisent qu’aux étudiants en art et/ou design parce qu’elle met plus en avant l’idée de projet par le foisonnement qu’elle crée que l’idée de réalisation aboutie. La Fabrica ouvre le monde des possibilités.
Il semble que Blogger ne veuille pas modifier cette mise en page et préfère nous laisser ce "la" seul en haut à droite. Mille excuses, je n'arrive pas à lui faire entendre raison.